Je
m'en allais de ce festival et en principe je pouvais retrouver dans
le train quelques uns des participants. C'était un dimanche de
fin d'après-midi le train était plein, en tout cas
apparemment réservé dans toutes ces places. Je découvre
la mienne qui est celle d'un siège isolé avec une place
en face, vide...
Aussitôt je me suis mis à me
tortiller corps et cortex, d'abord parce que j'étais assis
dans le sens opposé à la marche, ensuite parce que je
cherchais déjà l'issue possible à une difficulté
qui ne manquerait pas de survenir.
Cependant
je me suis installé à lire et attendre l'heure du
départ du train.
Attendre
en réalité la personne qui allait s'installer devant
moi, s'il se pouvait que ce soit quelqu'un que je connaissais ou
sinon, via ma naïveté légendaire, que je viendrais
à connaitre.
D'abord
c'est un enfant qui s'est assis devant moi, sur ce siège censé
être sa place. Mais pas longtemps, cela ne lui convenait pas,
il était en effet accompagné d'un copain dont la place
était située à dix sièges de là...
Peu
après j'entends le père de l'un des deux enfants qui
négocie avec une femme dont je capte la voix mure et qui tout
de suite accepte de changer de place...
De
fait je découvre un personnage de vieille femme, à
l'allure aristo d'en avoir pas mal vécu, qui déboule en
ma direction et s'assoit devant moi.
Elle
a un côté rossignol, chapeau à fleurs, foulard
bourgeons, ses vêtements excentriques étant manifestement
un peu sales. De loin les couleurs variées peuvent faire
illusion mais de près la veste blanche est couverte de taches,
tout comme elle a l'entour des lèvres ombrés de rouge à
lèvres mal étalé et le tour des yeux noirci
irrégulièrement...
Tout
de suite elle me décline son âge, 87, et son job, elle
est... «Je suis voyante»...
Elle
dit aussi qu'à 11 ans elle était myope, à 50,
presbyte, tandis que maintenant elle voit très bien sans
devoir se servir de lunettes...
Il
se trouve que je porte moi des lunettes noires de soleil qui me
protège de la lumière de cette fin d'après-midi
autant que du regard des autres.
Elle
me demande de retirer mes lunettes, comme ça, d'autorité:
vous pouvez retirer vos lunettes?
Elle
a la force pour elle, de celle qui peut voir, elle tient donc
pardessus tout à voir mes yeux, ou plutôt ce que je
cache.
Ces
lunettes l'empêcheraient de voir, elle la voyante, je me dis?
En tout cas je me sens libre de ne pas me justifier mais lui répond
néanmoins que je suis fatigué... Est-ce que je serais
toujours fatigué, elle questionne?
Voilà
qu'elle entame sa consultation, si je suis toujours fatigué,
elle peut en chercher une cause vitale, générale, de
vie. Elle pourra savoir pourquoi. Voir, je présume?
Aussi
sec elle s'embarque sur un cas qu'elle peut me raconter, s'agissait
d'une jeune fille souffrante, avait bien vu tout de suite qu'elle
avait un handicap de naissance...
Je
lui dis que je ne suis pas fatigué toujours, que je le suis
seulement aujourdhui, trop peu dormi les nuits précédentes...
Est-ce
que j'avais des insomnies? Elle non, n'en a jamais eu, désormais
avec l'âge elle dort moins, ça ne la dérange pas,
juste peur de s'ennuyer la nuit, alors elle se lève tôt
et se couche tard. Ce qui est vraiment dommage, c'est que maintenant
il n'y a plus rien de bien à la télévision, sauf
la chaine première où il y a souvent du bon théâtre,
enfin elle s'en moque, elle a seulement peur de s'ennuyer, sinon elle
dort bien... D'ailleurs elle va se reposer un moment, si cela ne me
dérange pas, elle a l'habitude de faire une petite sieste dès
qu'elle peut, pas longtemps...
Ce
qui l'embête dans ce train c'est que, comme je suis assis en
face d'elle et que les sièges sont serrés, elle ne va
pas pouvoir allonger ses jambes pour bien se reposer. Sauf si je me
décalais un peu pour qu'elle pose ses pieds sur le bord de mon
siège...
Là
j'ai illico retiré mes lunettes et me suis mis à
scanner autour de moi s'il restait des places libres, même de
celles qui risquaient d'être occupées au prochain arrêt
du train...
J'avais
dans la tête la phrase de Rimbaud: «Je dis qu'il faut
être voyant, se faire voyant...»
J'ai
changé de place, une jeune femme m'a proposé celle
qu'elle avait réservée mais n'utilisait pas car elle
préférait s'installer près de la soute à
bagages... La voyante a pu allonger ses jambes.
La
phrase de Rimbaud se répétait à la recherche de
la suite: «Se faire voyant, se rendre voyant... par les
dérèglements de tous les sens».
Plus
tard, à l'approche du terminus, la voyante est revenue me voir,
voulait me parler. Elle voulait surtout s'excuser d'avoir dormi, elle
se rendait à un salon international de la voyance, il fallait
qu'elle se repose avant...
En
fait revenue voir mes yeux, puisque je n'avais pas rechaussé
mes «lunettes de théâtre» elle a dit en
riant vers moi, comme si elle avait compris que j'étais une
sorte de voyant.
J'étais
à mon tour dans la force, sa voyance n'était que de la
peccadille par rapport à celle de Rimbaud...
J'y
ai repensé un jour, à un moment où ayant
légèrement perdu le fil de mon propos, j'avais lancé
que ce qui m'intéressait, c'était le dérapage
idéologique en ce qu'il pouvait provoquer l'émergence
d'intelligence.