Le rire sarcastique de l'évidence
passéiste
De
plus en plus souvent, des auteurs laissent entendre qu’ils ne
comprennent pas le monde dans lequel ils vivent… Si tant est
qu’ils y vivent et non dans
le passé… De plus en plus également,
ils ponctuent leurs
assertions d’un rire de certitude.
Ainsi l’un d’eux pense expliquer les
événements de ce début du 21e
siècle, ère chrétienne, en
réunissant bout à bout des phrases choc des
fables
de La Fontaine. Et il en rit d’un rire étrange
d'évidence.
Un autre reconnaît que la problématique de
la croyance qu’il décrit dans ces livres
n’existe plus du tout aujourdhui. Ajoutant aussitôt
qu’on ne peut pas dire que cet aujourdhui ait
apporté quoi que ce soit d’important à
la civilisation, il termine par un rire sarcastique de
l’évidence d’avoir raison. A savoir que
si cette problématique n’existe plus
c’est que le
monde contemporain a tort et non lui qui persiste à
développer
cette problématique,
ce
qui pourtant l’empêche d'en formuler une autre.
Alors il réarme son rire en recherche de la
complicité de l'autre.
Considérons le cas du dramaturge britannique, Edward Bond,
chouchou des metteurs en scène français,
notamment parce qu’il dénonce la barbarie moderne.
«Notre plus
grand problème, déclarait-il
récemment, est que
nous n’avons aucun moyen pour décrire notre
situation, nous
n’avons pas le langage, (ni) les concepts pour le
faire…» Sans
le rire, mais dans le contentement de l'assertion.
C’est
pourtant avouer qu’il ne parvient pas à inventer
un langage qui lui permettrait de décrypter notre monde et
peut-être de le comprendre. Alors pourquoi passe-t-il son
temps à dénoncer la barbarie, c'est si facile, il
y en a tant, il y en a eu tellement, y compris d’innombrables
qu’on ne peut plus concevoir ou se représenter,
qui cependant
paraissaient totalement normales, voire naturelles… Que
n’invente-t-il
ce langage qui manque, puisqu’il est écrivain,
c’est à
dire créateur de langage. Que ne capte-t-il ces concepts
contemporains
qui surgissent chaque jour davantage, ce qui lui assurerait de contrer
par le même temps les barbaries toujours possibles, sans
occulter
le courage et l’ardeur nécessaires pour vivre
(dans) ce monde.
En
fin de colloque, un metteur en scène n’en peut
plus de vouloir dire sa vérité au public,
finalement il se met à lire un extrait d’un livre
de Virilio "dévoilant" l’origine
militaro-américaine d’internet. Lu d’une
voix forte
avec modulation d’insistance sur les passages les plus
probants selon lui. Puis survient
en chute un
rire sarcastique d’évidence signifiant qu'internet
est fondamentalement mauvais. Et qu’en fait tous les gens qui
se servent d’internet ne comprennent pas qu’ils se
sont fait avoir par les militaires américains…
Bien d’autres, baignant dans l’histoire du
passé, après avoir mené des analyses
qu’ils croient rigoureuses, après avoir fait de
nombreuses références aux auteurs
grecs de l’antiquité et tout autant aux
philosophes allemands des 18e et 19e siècle,
après avoir moqué des tas de nouveaux concepts
qui tapissent l’actualité, donnent l'impression
étrange de se rendre compte qu'il y a quelque chose
de ce monde qu'ils ne
comprennent pas.
Sûrement pour cela, que verrouillés par des
convictions obtuses, ils déclenchent en défense
ce rire sarcastique de l’évidence
passéiste.
A bien l’observer ce rire est angoissant, car il est
sectaire.
Même plus, il est angoissant car dans l’expression
de la certitude évidente d’avoir raison, il est en
réalité arboré par tous les
intégristes de la Terre.