Excès
d'orgueil de l'écrivain ? Je me suis surpris à dire si
je veux, à répondre que oui, bien sûr s'il le voulait lui ou
plutôt si je le voulais moi...
A propos de Petit homme chéri : Mais pourquoi tenez-vous à
nous faire croire que c'est un roman si c'est un récit? / Mais
parce que c'est du
romanesque, oui de la fiction... La fiction d'une certaine façon invente le monde, en particulier quand la
réalité est pauvre ou répliquée ou
fermée.
Pour
s'inventer de la biographie? / Non, pour inventer de la réalité,
en l'occurrence parce que il n'y a pas assez d'éléments
sûrs de réalité pour pouvoir se la représenter.
Entre
le monde de 1914-18 et notre monde, le lien est faible, ce sont
des mondes devenus étrangers l'un à l'autre, au point que
ce monde-là nous est désormais irrepresentable.
On ne peut plus se le représenter d'une façon
raisonnable. Ce pourquoi seule la fiction permet d'en rendre
compte...
Je
prétends que développer la fiction permet davantage d'être dans le monde d'aujourd'hui qu'en rendant
compte fidèlement des faits et événements. D'abord parce que c'est
une entreprise presque impossible, ensuite parce que cela implique
le plus souvent de colporter en même temps une
vision idéologique et anachronique...
Et
pourquoi tenez-vous à nous faire croire que l'histoire n'est pas celle de l'auteur mais qu'elle concerne le narrateur?
La
liberté de l'auteur c'est d'inventer le narrateur... Dès
lors que sont posés les éléments générateurs du
récit (ici les cartes postales comme correspondances croisées), le
narrateur prend le relai de l'auteur dans une liberté que celui-ci
n'aurait pas forcément...
Ce livre n'est
pas de la biographie directe... Il s'agissait bien pour moi d'opter pour le romanesque...
Ce
qui m'intéresse c'est le "dérapage" idéologique,
de sorte de provoquer l'émergence d'intelligence...
Je
travaille sur le temps présent / Oui
mais là vous êtes passé par la guerre 1914-18...
Je
fais prédominer le point de vue d'aujourd'hui sur cette
guerre-là, et même un point de vue possible à
venir... En plus des personnages des cartes postales, je mets en
scène
des narrateurs dans leur univers d'aujourd'hui et les installe dans
un voyage mental de liberté.
Je ne suis pas intéressé par la mise en valeur de ce que
l’homme aurait perdu ni ce qu’il aurait en moins, s’il a
en moins -non d’ailleurs, pas forcément- depuis que le monde
a tellement changé...
En 1914, des masses de
gens étaient capables de hurler pour la guerre tandis que désormais
des masses de gens se prononcent contre la guerre...
Mon
discours vise à capter ce que peut être l'homme
maintenant qu'il dispose de nouvelles perspectives, à l'image de celles du net
qui ouvre un espace supplémentaire d'ampleur gigantesque par
rapport à la donne analogique.
Ce
qui m'arrive c'est la conscience que si on ne retient pas ce
discours-là, on ne vit pas ce temps ni ses possibilités.
Et qu'on peut même au final en être malheureux.
Récemment,
pour décrire des changements notables pour l'humain, un
philosophe utilisait la formule du "moins"... Oui il y a
moins de famines, moins de
maladies, moins de morts sur les routes etc... Ce qui est pourtant
objectivement du plus!
Oui
je suis bien davantage porté vers ce que l'humain a gagné,
vers tout ce qu'il a en plus désormais. Du coup je me rends compte
soudainement que pour cette raison, ce que je fais n’est pas
familier, ne correspond pas, n’entre pas, n’en est
pas…
Aussi suis-je souvent
obligé de me cacher un peu, même pas pouvoir corriger
des bêtises que j'entends, parfois impossible de dire
non, seulement: ah oui? vous croyez vraiment? ...