Alors
qu'à peu près tous les spécialistes de la
question et une bonne minorité d'enseignants sont favorables à
une réforme de la langue française, il faut bien
admettre que cette réforme apparait tout bonnement impossible.
D'abord
la langue est comme si elle n'avait pas de fond, pas de bases sûres,
tout son terrain est incertain, seulement fait de conventions,
d'accumulations, de formation par l'erreur etc. Par conséquent
chaque modification en entrainerait d'autres et d'autres encore,
sans jamais espérer atteindre un stade logique satisfaisant,
même en-deçà d'une sorte de mathématisation
de la langue dont parlait Derrida. Donc, sans parvenir à une
transformation accordée à aujourdhui
d'une langue qui resterait inspirée et inspirante.
Ensuite,
les différentes entreprises contemporaines de conservation de
la langue, fondées ou pas sur de bonnes intentions, freinent
sa modification spontanée ou sa transformation par l'usage,
donc empêchent d'envisager une réforme d'ampleur faute
de pouvoir s'appuyer sur une dynamique déjà existante.
Par
ailleurs, il existe une résistance souterraine dans tous
les milieux, quel que soit le niveau d'éducation, qui s'oppose
presque sectairement à
toute modification, amélioration, logicisation de la langue,
ce que l'on doit peut-être expliquer par le fait que la
langue finirait par être
le seul repère fixe de notre temp.
En
effet la plupart des lois sont changées régulièrement,
beaucoup sont abrogées, certaines carrément inversées.
Même les religions s'adaptent au temp, les rituels et les
traditions sont revisitées, la langue non. Ou bien très
peu si l'on considère que la petite réforme de 1990 n'a
pas vraiment été appliquée jusqu'alors.
On
notera néanmoins que les données de cette réforme,
humblement nommée «les rectifications de
l'orthographe française», sont intégrées
par certains dictionnaires français, en particulier par celui
qui accompagne le navigateur Firefox.
Enfin,
une grande partie de l'élite de ce pays, en particulier le
milieu universitaire, semble avoir besoin d'une langue fixée,
stable, quasi éternelle ou immuable, pour défendre
leurs convictions, développer leurs thèses, établir
leurs recherches, quand bien même cela implique une démarche
conservatrice. Car les connaissances récentes ont du mal à
figurer dans la langue, par exemple les concepts contemporains de
temp ou de parité n'y sont pas, ceci pour répondre à
un fameux linguiste plein de tics qui répète à
tous vents qu'on n'a jamais démontré que le français
n'était pas apte à exprimer le monde
contemporain.
Cette
langue quasi classique que ces élites possèdent bien
-étant les seules à la bien posséder- et qu'ils
considérent alors comme neutre -au-delà de toutes les
mutations et transgressions- préférant souvent, plutôt que
mettre en cause leur language, déplacer leur révolte,
s'ils en avaient l'impétuosité, dans de vieilles
connivences idéologiques, le marxisme ou l'un de ses
derniers avatars... Peut-être
suffirait-il d'accentuer cette réforme de 1990 et d'en
favoriser l'usage. Puisqu'au fond seules des pratiques nouvelles,
distillées ici et là, introduites discrètement,
peuvent influer sur une matière bien trop difficile à
manipuler...