Jean Pierre Ceton
romans

LE PETIT ROMAN DE JUILLET 3
         

    En rêve, je consultais ma grand-mère que pourtant j’avais peu connue, mais beaucoup aimée. Et qui malheureusement était morte de chagrin, disait-on, tellement tout le monde l’avait déçue. Moi aussi je crois bien.

Elle qui clamait toujours que dans la vie seule comptait l’amitié. Étant entendu que pour elle l’amitié avait son sens fort d’origine, c’est à dire l’amour à grosses gouttes de passion définitive.

Car je n’y croyais pas du tout que Nida me relancerait jamais. Je me sentais trop fâché avec elle pour pouvoir la croire. J'étais aussi trop atteint, blessé dans mon honneur, au fond diminué dans l’importance que je me donnais, pour envisager une suite quelconque à notre histoire...

Je sais bien que quand les hommes sont en colère, ils sont très obtus, même si ce sont des gens intéressants par ailleurs. Il faudrait qu’elles comprennent ça, les filles, que dans ces cas-là les hommes sont plus malheureux que pétris de mauvaises intentions.

Par exemple, moi qui me sentais de plus en plus bloqué, je « fixais » maintenant sur ce que j’appelais intérieurement son blocage à elle. J’étais maintenant persuadé que Nida s’était fabriquée un blocage, justement en s’interdisant l’amour. 

Pourquoi, pour quelles raisons, pour justifier quoi ? je ne savais toujours pas, et plus j’en recherchais l’explication et moins je le comprenais.

J’étais en contrepartie éminemment convaincu, sûr à quasi cent pour cent, qu’elle était dans une période où elle ne faisait plus l’amour, c’est à dire avec personne d’autre. Comme si elle en avait progressivement abandonné la pratique à la suite de toutes les histoires sur la maladie du sida. 

Jusqu'à s’enfermer dans une position d’abstinence, avec une apparence de sérénité néanmoins. Tandis que moi, je me torturais la tête.

Il fallait vraiment que je sois fou amoureux pour continuer cette relation, ainsi que j’ai dû me le répéter de nombreuses fois.

Ou bien c’était son refus qui expliquait que j’avais persisté à la voir... 

Et elle le savait sans doute que ce refus avait alimenté mon désir... Peut-être même elle en avait joué plus ou moins consciemment.

… Hé! cousin, tu devrais revenir sur terre, je t’ai amené une bouteille, réveille-toi….

Jamais je n’avais fait entrer Robert dans la cabane. J’avais tellement envie de calme et de solitude que je voulais me protéger de toute intrusion dans ma retraite.

Donc, cette fois encore, j'étais sorti et on était resté sur le pont qui constituait, je m’en rendais compte pour la première fois, un magnifique observatoire. 

Au loin, les paysages étaient boisés de toutes parts.

Ensuite, il suffisait de cesser de se mouvoir et de parler pour que le monde de la nature reprenne sa liberté et nous enveloppe tout aussitôt de cette sensation.



    …Pendant des semaines j’avais vécu l’impression de m’affronter à un problème sans solution apparente. Puisque, d’accord, reconnaissant par-dessus tout sa liberté, j’avais accepté sa décision de ne pas faire l'amour, mais d’un autre côté je vivais son refus à la manière d’un manque de confiance que je ressentais de plus en plus comme une sorte de trahison...

Alors j’étais près de devenir vulgaire, agressif, parfois nettement paranoïaque.

Or tout le monde sait que quand ils fonctionnent sur l’envie de possession, surtout si elle leur est refusée, les hommes sont complètement ordinaires, c’est comme ça, même s’il y aurait certainement de grands progrès à accomplir.

Alors, c'est que tu contraries ton désir, tu dois avoir envie... / Attends, laisse-moi le temps, elle répétait.

Une autre fois, me regardant fixement dans les yeux, peut-être pour s’assurer que j’étais encore en mesure de l’écouter, elle m’avait sorti cette phrase digne de figurer dans les dictionnaires : j’espère que tu comprends que pour moi c’est véritablement une question d’amour et pas seulement une affaire de sexe!

Je croyais qu’elle m’aimait autant que je l’aimais, je lui avais répondu dans ma tête...

Tu es simplement bloquée alors ? j'avais demandé / Non, je ne me sens pas bloquée, pas du tout, au contraire...

Tant mieux si tu n’es pas bloquée, moi si, figure-toi, je le suis devenu !

Pourquoi lui avoir balancé cela finalement ? En termes de reproches et sur une intonation ridiculement agressive, comme si j’avais un instant copié mes parents quand ils s’engueulaient.

J’étais certainement traversé de réminiscences d’un milieu de mecs où ne pas baiser c’était la misère complète, pas loin de la honte, en tout cas symptomatique de l’anormalité ou de l'impuissance.

Il y était répandu de juger que si on ne baisait pas chaque jour, en tout cas au moins plusieurs fois chaque semaine, c’était pire qu’une crise de paludisme, au mieux vous faisait passer pour un pauvre type de rien. C'est dire que la frustration de ne pas coucher, de ne pas « avoir », ni « se faire », si ce n’était « se payer » une fille, de préférence des filles, relevait d’abord de cette obsession de la possession, au-delà de la jouissance de l’acte.

Je ne sais pas, en réalité, si j’étais devenu bloqué ou si j'en étais à me bloquer pour suivre Nida, l’imiter, lui ressembler, de toutes les façons, cela aboutissait à un résultat identique.

C’était assez vrai que je ne me sentais plus guère attiré par d’autres filles, que je réagissais même en sorte de ne pas remarquer les avances directes et me débrouillais pour éviter les situations qui m’auraient facilement conduit à des parties de corps.

C’était vrai et ce n’était pas vrai.

Durant les semaines où Nida et moi avions choisi de ne plus nous voir et donc de nous priver de nos balades nocturnes, j’avais revu à plusieurs reprises une amie qui travaillait à la Poste. Je m’entendais super bien avec cette fille, certes davantage comme copine sœur que comme amante d’amour fou.

J’aimais en elle cette particularité de toujours être gaie, certes je ne la connaissais pas dans ses tréfonds mais j'aurais facilement pensé qu’elle s’éclatait réellement à temps complet dans l’existence.

Ce n’est pas que je tienne absolument à la jouissance, elle m’avait susurré un soir, tellement j’avais dû mal m’occuper d’elle. Un comble, quand tous les deux d’ordinaire on ne s’embarrassait pas de guimauve, et que notre seul et unique objectif était de se donner simplement du plaisir, sans aucune réserve ni la moindre perspective d’économie pour y arriver, va que je te caresse plutôt trois fois qu’une, au bon endroit et au bon moment de préférence.

Oui mais j’étais présent sans y être. Une fois de plus j’avais pu vérifier la formule selon quoi si la tête n’y est pas, il est difficile de faire marcher le système.

Elle, cependant, était une fille pratique et efficace qui choisissait de retrouver vite le rire, puis le plaisir, en déculpabilisant un maximum. Donc j'avais réussis à me détendre en cours de nuit, parce qu'elle avait tout mis en oeuvre pour qu’on se fasse la fête.

Jusqu'à finalement préparer un flamboyant thé au jasmin, agrémenté de tartines aux myrtilles, avant de nous séparer, puisqu’elle allait travailler dès le petit jour. C’était apparemment sa seule peine quotidienne, devoir se lever tôt, dans la nuit encore, il suffisait que je claque la porte en partant.

A cause de cette Nida que je ne l’avais pas aimée de vrai désir, j'avais pensé en captant à mon réveil une voisine qui chantait d’une voix claire.

J’avais claqué la porte sans faire de bruit…



    Robert avait pris l’habitude de passer régulièrement depuis mon arrivée. Bien sûr que le premier jour il m’avait aidé à débroussailler tout autour de la cabane. « En gros », pour dégager la végétation qui menaçait de la recouvrir. Ce qui n’était pas du luxe, vraiment pas du luxe, il l’avait répété pas mal de fois.

Et dès le second jour il m’avait livré de l’eau, une tonne, c’était un peu ridicule, mais plutôt rassurant, pas le risque de manquer de ce côté-là .

Lui qui avait trouvé l’idée d’utiliser cet ancien matériel, un cylindre horizontal portant le nom de son volume, dont il ne se servait plus depuis longtemps et qui allait se révéler particulièrement utile pour moi.

Ensuite, il avait voulu qu’on discute de quand on allait se mettre au travail, pour « tout nettoyer ». Comme s’il y avait eu une urgence extrême, voire une nécessité impérieuse de planification.

J'avais trouvé aussitôt un prétexte à différer, puis des arguments que je voulais imparables pour le calmer. Avançant que ça pouvait attendre, que surtout je voulais me mettre au repos. Complet, total, pas de bruit ni de suractivité. A tout prix éviter le surmenage, on aurait dit dans une ordonnance médicale.

Je ressentais réellement le besoin de calme. Trop assommé par ces dernières semaines dont le déroulement me revenait de temps à autre à la manière d’un scénario dont les scènes s’enchaînaient de façon tout à fait mécanique, et aussi toujours plus défavorables pour moi.


… Il y avait eu le fameux weekend de mai, l’un de ceux très allongés du début du mois. Nida était partie faire de la voile durant cinq jours à l'île de Bréhat. 

D’un côté j’avais complètement envie d’aller avec elle, de l’autre j’avais dû me mettre dans la tête que ce n’était pas mal de la laisser tranquille. Autant dire de la laisser, je l’espérais, dans le désir de moi.

Je ne savais pas avec qui elle partait et ne voulais pas le savoir... Il est vrai que ma jalousie était relativement faible, puisque atténuée par cette conviction qu’elle ne faisait l’amour avec personne. Du moins je le croyais sûr, disons à 99 pour 100 virgule 9.

Moi j’étais parti chez ma mère, avec mon fils qui était super gentil et même vraiment touchant. Ainsi, alors qu’il ne pouvait suivre qu’avec distance le développement de mes histoires, il avait bien discerné, sans en percevoir précisément la portée, que j’en étais fou de cette Nida.

En tout cas, il avait apporté avec lui une photo d’une copine de l’école, censée représenter sa fiancée, photo qu’il gardait rangée dans ses affaires jusqu’au soir où il la posait bien en vue près de son lit. On aurait presque pu jouer aux deux garçons qui se faisaient un cinéma sur les filles.

C’était sympa, on dormait dans un ancien grenier aménagé où l’on avait chacun un lit aux extrémités opposées, donc on pouvait se voir et se parler en s’endormant.

Il m’arrivait de sombrer avant lui, sûrement parce que penser à Nida me fatiguait encore plus radicalement que les parlotes redondantes de ma mère. 

Elle qui éprouvait par exemple la constante urgence de discuter la veille des repas qu’elle devrait préparer le lendemain.

C’est que, jouant son rôle au-delà du modèle, ma mère faisait à bouffer à plein temps, s’en plaignait mais devait en tirer du plaisir, du moins je l’aurais souhaité. Sans doute pas plus que nous qui bouffions nécessairement comme des affamés.

Mon fils regrettait juste de ne pas pouvoir capter ses émissions habituelles sur la chaine des enfants, et m’avait fait promettre d’en enregistrer suffisamment pour disposer d’un bon choix de rediffusions quand on reviendrait.

Parce qu'il m'avait fait promettre aussi qu'on revienne pour aller voir tourner les voitures à la course des 24 heures du Mans dont on avait regardé ensemble l'année précédente des heures de retransmission à la télévision.

J’avais vaguement dit à Nida que si je pouvais j’irais la chercher à la gare pour son retour. En vérité, dans ma tête, c’était sûr décidé ferme depuis le début que j'allais le faire.

J’avais d'ailleurs échafaudé petit à petit ce que j'avais vite appelé une bonne trouvaille. Connaissant l’heure d’arrivée de son train à Paris Montparnasse, je pouvais me débrouiller, j'avais pensé, pour récupérer le train à grand vitesse qui venait de Saint-Brieuc, en me rendant par omnibus en amont, jusqu’au Mans, de sorte de lui faire la surprise de la retrouver dans le train filant vers Paris...

Ensuite… après cette épisode du weekend prolongé à l'île de Bréhat... oui, en fait, Nida et moi, on avait repris nos balades en voiture, mais sur un mode nouveau.

Je crois que j’avais décidé de «m’en foutre», on n'était pas si mal que ça, donc je m’en foutais. Je lui ai même dit un jour qu’on était bien ainsi. Que peut-être ne pas avoir de rapports physiques enlevait des risques de tension.

Je ne sais pas comment j’avais pu l’affirmer, je pensais justement le contraire, que ne pas avoir de relations sexuelles créait radicalement, sinon automatiquement, des tensions à potentiel de turbulence élevé.

Bien sûr, c’était de ma part une concession inévitable, puisque je ne pouvais pas faire autrement, en tout cas si je tenais à rester «avec elle».

De toute façon, elle faisait évidemment ce qu’elle voulait, je le lui avais laissé entendre à plusieurs reprises. Elle pouvait bien faire tout ce qu’elle souhaitait, je lui avais redit.

Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire, faire ce que je veux, elle rétorquait ? Moi je ne drague pas d’autres personnes, pas moi.

Fais selon ton désir, je concédais à la manière d’un innocent.

Nos balades nous emmenaient désormais hors de la ville, on recherchait désormais du paysage de campagne dont avait envie à force de s’être rassasiés encore et encore de suivre le Canal Saint-Martin, descendre les rues de Montmartre, à nouveau glisser le long des quais de la Seine. Ou de s’offrir sans compter ce qu’on appelait entre nous la « totale »...

Rejoindre la rue de Rivoli, prendre ensuite les Champs-Elysées, filer sur l’avenue de la Grande Armée, puis faire le grand tour de la Défense et revenir par le Trocadéro... 

Bien sûr, en empruntant les tunnels routiers qui nous donnaient l’impression de faire du manège à la foire du Trône. Genre de trucs de fou auquel il ne faut plus penser aujourd'hui, sauf à se contenter de les pratiquer sur jeux vidéo...

Le boulevard périphérique franchi, les affreuses sorties de ville quittées, et puis la proche banlieue enfin dépassée, je m'attachais à chercher ce que je nommais une petite campagne, puisqu’il ne fallait pas imaginer trouver de vastes horizons vierges si près de la ville. Vers l’est cependant, il arrivait que se découvrent soudainement des endroits de verdure, presque calmes, où l’on pouvait marcher comme à la campagne.


    C'est au cours de ces promenades hors de la ville que Nida avait paru inventer une nouvelle manière de jouer avec moi. Ou bien de se jouer de moi, je ne peux toujours pas en décider.

La première fois j'en avais été carrément surpris, voilà, on marchait l'un près de l'autre, tranquilles, quand soudainement elle avait fait ce coup de se lancer dans une direction déterminée, en fait de partir seule apparemment animée d’une volonté précise... En tout cas, elle s’était d'un coup éloignée de moi à vive allure.

Comme je ne voulais pas croire qu’elle cherchait à me fuir, autrement dit me semer, je l’avais toujours suivie, plus ou moins à distance, sans exprimer la moindre désapprobation.

Pas même quand la nuit noire était tombée et qu’on avait eu quelques difficultés à se retrouver autant qu’à retrouver la voiture. Ni quand elle avait reproduit à l'identique ce comportement bizarre qui pourtant m'intriguait au plus haut point.

Mais une autre après-midi, alors qu’ayant déniché à quelques trente-cinq kilomètres de la Porte de Vincennes une petite campagne à mon gout, c’est moi qui m’étais mis à marcher seul, au-devant, accélérant la cadence sans me préoccuper de Nida, d’autant que j’avais vite eu la certitude qu’elle allait me suivre.

Sans doute était-ce une sorte de jeu inconscient qui me poussait à m'éloigner à mon tour, surement pour mieux l’inciter à me rejoindre...

A un moment, j’avais réalisé que j’étais loin d’elle. Si bien que pour lui parler, j’avais dû me mettre à crier dans sa direction. A cette occasion, j’avais découvert que ce n’était pas si simple de crier vraiment, de crier complètement, sans retenue aucune, même quand on tient à se faire entendre de quelqu’un.

En l’occurrence, c’était d’autant plus difficile que le temps était agité, ma voix d’abord ne semblait pas porter, ou au contraire être emportée par le vent dans la mauvaise direction... Donc j'avais dû la forcer cette voix mienne, poussée, travaillée, jusqu’à en faire un jeu explicite, un exercice de corps. M’entendait-elle ? Comprenait-elle ce que je disais? Si oui, pouvait-elle me répondre ?

Je m'étais mis à lui crier: « j’ai envie de toi », répétant et scandant distinctement cette simple phrase dont je percevais à mesure la formulation sexuelle, évidente, presque crue de vérité.

Alors je lui donnais de l’ampleur dans le cri, de la force dans l’intonation martelée.

« J’ai envie de toi... envie de toi... »

J'avais continué ce cri, et encore, puisqu'elle ne me répondait pas. Je la comprenais très bien, si elle ne m’entendait pas, c’était tout simplement pour ne pas avoir à m’écouter... J'avais continué, au point d'entendre ma propre voix qui grossissait comme je ne l'avais jamais entendue...

« T’avoir !»  j’avais finalement hurlé à reprises, à la manière de tous ces mots dont on dispose pour dire « baiser ». Y compris ceux qu’on utilise généralement pas, et ceux même qui n’existent pas encore à cet instant-là.

Après, on avait marché ensemble à travers des champs de terre, dans une complicité renouvelée. Jusqu’à ce qu’on trouve un endroit pour s’assoir en bordure d’un bosquet.

Oui, pour me faire plaisir elle s’y était mise, d’un jeu de main vif et précis, cherchant à me faire jouir de manière étonnamment experte, d’accord avec infiniment d’amour, c’est vrai, d’ailleurs je lui avais dit qu’elle m’avait donné beaucoup de plaisir.

Cependant, elle ne l’avait fait que pour m’accorder quelque chose. Car quand j’avais voulu poursuivre de sorte qu’elle se donne enfin de tout son corps, qu’elle s’engage totalement et qu’on se fasse l’amour, elle avait d'abord avancé que je n'avais même pas de préservatif mais si j'en avais. Puis elle avait trouvé ce prétexte que des gens au loin arrivaient. Pourtant, c’était la pénombre du soir...

Pour de vrai, c’était exact, il y avait des enfants qui semblaient nous regarder... et en effet se diriger vers nous.

J’ai toujours trouvé bizarre que l’amour ça n’aille pas avec les enfants. Et qu’on doive leur cacher, autant que s’en cacher pour s'aimer. Encore plus ce soir-là, je l’avais pensé nettement.


Maintenant que j’y suis à la campagne, les champs de terre, je les aperçois au-dessous des grands chênes, je les vois qui tranchent graphiquement avec les champs de tournesol. Je peux presque les palper du regard, j’en connais l’odeur et ne crains pas de m’y embourber depuis trois nuits au moins que les averses de pluie ne cessent pas.

Je m’en fous, je suis content, même si je les aime dans la fâcherie...

Attends ! Attends, je ne t'ai pas raconté comment je l’ai retrouvée dans le train !

Robert venait de se lever pour partir, et moi j’aurais volontiers repris « una copa » de son cidre.

… J'avais été assez troublé, en gare du Mans, car il y avait deux trains annoncés, à trois quarts d’heure d’intervalle, mais aucun dont l’heure d’arrivée à Paris correspondait précisément à celle que Nida m’avait indiquée. Du moins, à celle que j’avais retenue.

L’un semblait trop tôt et l’autre un peu tard.

Je ne savais lequel prendre, d’autant que dans les deux cas le choix était définitif puisque ces trains à grande vitesse roulaient sans arrêt jusqu’au terminus.

Monter dans le premier paraissait la solution la moins risquée. Ou bien je ne la retrouvais pas dans ce train et alors j’attendais l’arrivée du second à la gare Montparnasse. Ou bien elle s’y trouvait...

Contre toute logique apparente j’avais finalement choisi de prendre le second train. Peut-être pour « en rajouter », oui bizarrement pour me fournir une possibilité d’échec.

Évidemment, je devais être traversé par des montées d’angoisse. N’était-ce que pour avoir laissé mon fils chez ma mère. On éprouve toujours une forme d’inquiétude à l’égard de l’enfant qu’on a tendance à considérer comme un autre soi, et qui ne l’est cependant pas.

En l’occurrence, je conservais une impression de douce tendresse de la veille où nous étions allés ensemble à une foire traditionnelle très connue dans le coin, la fameuse foire d'Empoigne.

Lui qui avait voulu qu'on monte dans un manège de montagnes russes assez redoutable... A la descente, alors qu'on essayait de retrouver nos marques en rigolant, je m'étais aperçu qu'il avait mordu mon avant-bras avec lequel je l'avais protégé durant le parcours d'enfer qu'on venait de subir. Au point que la manchette de ma chemise était trempée de sa salive.

Oui, je m’étais sûrement senti coupable de le quitter pour rejoindre Nida dans ce train, d’autant plus que je courais le risque de ne pas la retrouver.

Je n'avais pas cessé de me répéter que d’ailleurs je n’avais aucun droit sur elle et que je ne voulais surement pas en avoir. Paradoxalement je ne m'inquiétais pas de sa réaction potentielle, non, je n’envisageais pas du tout qu’elle me « jette »  ou se mette en colère. Ni même qu’elle se fâche pour toujours avec moi.

Ce qui me mettait dans la fébrilité, c’était l’émotion de la surprendre plus que l’incertitude de sa réaction.

… Alors je me suis lancé à remonter tout le train. J’étais obnubilé par la crainte de passer près d’elle et de la rater, ce qui pourtant n’était guère possible. J’avais cette crainte cependant, je regardais tous les gens, j’examinais toutes les places, y compris les sièges vides, je matais les bagages, j’étais à la recherche du moindre indice qui me serait familier.

Certes, quand tu traverses un wagon, il y a pas mal de gens qui te regardent, pourtant la plupart sont repliés dans leur coin, comme sous abri, pris par une lecture ou des rêves personnels, parfois les oreilles camouflées sous les casques à musique, donc tu les remarques moins. Nida aurait pu être parmi eux...

Alors, quand je l’ai vue...

Parfois j'ai l’impression que dans mon regard, il y a une énergie qui déclenche, même de loin, un signal qui lui-même provoque une réponse en retour. Effectivement, elle a dû me repérer aussitôt que je l’ai aperçue, dès que je l’ai regardée quoi !

J’ai vu que son beau visage était halé de bronzage, mais aussi qu’en un instant une vague de rouge rapide y passait. Elle ne s’attendait surtout pas à me voir, or elle me voyait de ses deux yeux!

Au-delà de cette réaction incontrôlée, je comprenais qu’elle ne les croyait pas ses yeux, peut-être par peur que ce soit vrai, ou plus vraisemblablement que ce ne le soit pas.

Comme au tennis, on dit : le joueur à peur de gagner, il n’arrive pas à conclure, donc il se plante en fin de partie. C’est idiot, il a surtout peur de ne pas gagner...

Robert n’en pouvait plus, me scrutait à quelques mètres déjà, il fallait qu’il parte à son travail.


    Dans ma solitude, j’y ai longuement repensé à cette scène du train. Je revivais avec une certaine douleur ce retour si doux, si joyeux, si complice, au point que je préférais ne pas en interrompre le souvenir. Au fond, ne pas le poursuivre jusqu’à l’arrêt définitif du train, en gare de Paris Montparnasse, terminus…

Ce soir-là, alors que j’attendais que la nuit survienne pour aller dormir, j’ai pris conscience peu à peu des multiples présences de vie dans ces bois, d’animaux et de bêtes en tout genre, tant les bruits d’appels semblaient pouvoir se relayer de façon infinie. Au point de me sentir faire partie de ce grand monde global.

En bon humain, j’étais capable d'éprouver des « trouilles » formidables, le plus souvent subites et vite maîtrisées, mais là je n’éprouvais pas de sentiment de peur.

Sans doute parce que j’avais choisi de venir « sans rien » dans ce bois. Ou plutôt équipé du strict minimum. Je ne m’étais embarrassé que de quelques objets usuels que je considérais m’être indispensables, mon vieux téléphone portable par exemple.

Non, il n’y avait pas ici place pour la peur dans cette solitude, tellement j’étais subjugué par tous ces grouillements de vie. Et si surpris d’en découvrir l’ampleur.

A l’écoute de tout, je bougeais le moins possible pour éviter d’entendre des bruits que je provoquais en me déplaçant, tels les inévitables froissements de tissus. Je finissais cependant par capter mes bruits internes, battements de coeur, rythmes de respiration...

Parfois je les confondais avec ce que je croyais être des sons lointains de voitures ou de camions, sans en être sûr... Ce n’était peut-être que le « bruit » que fabrique le silence, je m'étais dit pour me parler à moi-même.

Dans cette nuit devenue claire, à mesure qu’elle tombait, comme jamais je n’aurais cru qu’elle le soit sous ces latitudes, je m’étais laissé progressivement envahir par un enthousiasme sûrement excessif.

L’amour avec Nida m'était en effet apparu d'une toute autre manière. Voilà que je le découvrais non pas relever de l'échec mais au contraire participer d'une relation de plus en plus extraordinaire, au fond parce que c'était un amour non éclos encore, simplement en devenir. Dont on pouvait alors tout attendre et espérer. 

Comme si on n'en avait vécu effectivement que les simples prémices et qu’il restait désormais tout à en vivre... Je réalise tant d'années après combien la solitude de l'isolement pouvait produire tout et n'importe quoi.

D'autant qu'à cet instant-là, je ne savais pas où elle se trouvait, Nida, ni précisément ce qu’elle faisait. Pas même si elle vivait toujours.

Ni si elle existait encore, m’étais-je répété à voix haute, prenant conscience avec acuité que j’étais radicalement loin d’elle...

Là cependant qu’avait commencé à opérer ce petit virus, cette idée poison, qu’en fait je pouvais facilement lui téléphoner, que je pourrais tout de même l’appeler pour savoir si elle allait bien...

Ne serait-ce que pour lui donner de mes nouvelles, entendre sa voix, lui dire bonjour, ou plutôt bonsoir, en réalité bonne nuit, une nuit de terre si claire...

Et lui décrire tout ce que j’entendais, voyais, ressentais et pensais. Lui dire qu’il pleuvait doucement, à longueur de vagues ou de rafales.

Mais c’était seulement le vent qui agitait les arbres, donnant à ce frémissement de feuilles un son de pluie...




(fin du chapitre 3)



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