L’urgence de l’écrivain
Quelle est-elle donc au jour d’aujourd’hui ? Sûrement
pas
de mener le combat pour instaurer un droit de prêt dans les
bibliothèques
publiques. Comment se plaindre que le commerce envahit tout,
revendiquer
que le livre n’est pas une marchandise comme les autres et oser
réclamer
de l’argent sur chaque livre emprunté en bibliothèque,
pourtant synonyme de gratuité ?
Ce
serait une démarche «très près de ses
sous» d’autant plus choquante qu’elle toucherait les lecteurs les
moins aisés. Et
surtout une démarche à bien courte vue, parce que les
bibliothèques
représentent un encouragement fort à la lecture.
Or il
y en a bien besoin en ce moment. On peut craindre en effet que les
arguments selon quoi le livre papier, de préférence s’il
est jauni, serait
autrement plus sensuel que l’ordinateur, ou bien que l’odeur et le
toucher
en seraient irremplaçables, ne tiennent pas très
longtemps.
Car le livre apparaît comme un objet extérieur à
tout
ce qui est «moderne», relié à l’école
où
justement les technologies nouvelles sont pour l’instant peu
présentes.
Non, il n’est vraiment pas
opportun de dégoûter les gens du livre, avec un droit de
prêt, au
moment où internet offre de nombreux accès gratuits,
logiciels, informations, documents.
L’urgence
en ce domaine serait plutôt d’obtenir des horaires d’ouverture
plus larges pour les bibliothèques. Il n’y a rien de plus
désespérant, quand on a rassemblé l’énergie
pour aller emprunter des livres, que de trouver porte close parce qu’il
est plus de 18 h, pas encore 13 heures,
ou bien parce que c’est samedi soir, dimanche ou jour
férié…
Ce serait aussi de proposer
que
les bibliothèques de quartier soient connectées au
réseau de sorte que les lecteurs consultent les catalogues et
réservent les
livres avant de s’y rendre. Ce qui d’ailleurs se
révélerait tout aussi judicieux pour les librairies,
certaines le font déjà dans une pratique de
proximité d'internet.
Mais
l’urgence de l’écrivain en ce début de millénaire
c’est surtout de faire face au surgissement d’un deuxième
support pour l’écrit. Car il est spontanément troublant
pour lui de voir son support traditionnel, le livre imprimé, mis
en cause par le support numérique. Comment
donc n’être pas seulement réactif, condamner la
technologie et
se replier sur des mesures corporatistes en attendant que l’orage
passe, tout
en sachant qu’il ne passera pas ?
Sinon en assumant la
nouvelle donne
de diffusion tout à la fois en ligne, par livre
électronique et par livre imprimé ? Donc en choisissant
la perspective enthousiasmante d’un développement de
l’écrit à travers ce nouveau support
autant que par la complémentarité des deux. Parce que
l’un
fonctionne en déroulement vertical et l’autre en feuilletage
latéral,
l’un allie rapidité et capacité de stockage, l’autre
confort
et autonomie etc.
Donc l’urgence de base
aurait plutôt
été de trouver un mot français pour e. book,
déjà
un peu tard, à moins de «coller»
l’américain
avec un «e. livre» prononcé à la
française.
On
comprend que s’occuper de faire payer les lecteurs de
bibliothèques, relève au mieux du jeu de l’autruche pour
occulter la formidable transformation du
monde de l’écrit. Au pire, d’une vision conservatrice qui juge
les
nouveautés mauvaises, et donc s’en tient à consolider le
monde
tel qu’il est, en ne touchant à rien d’essentiel, comme si ce
monde
là était gelé. Et surtout pas à la langue.
Précisément,
l’urgence de l’écrivain ces temps-ci serait de répondre
à la nécessité de développer une langue
vivante.
Prenons
un exemple. Si quelqu’un dans la rue se mettait à parler la
langue du 17ème siècle, sans doute qu’un vaste
éclat de rire s’en suivrait. Ce ne serait d’ailleurs pas le
ridicule qui l’emporterait mais
l’incompréhension.
Le
plus gênant ne serait pas l’usage d’imparfaits du subjonctif ou
de formes disparues. Ce serait que cette langue, pleine de concepts
obsolètes, s’avérerait pauvre pour rendre compte de la
moindre de nos conceptions de vie : d’un côté parler de
sexe faible pour nommer la femme, de l’autre de parité
homme-femme et des droits des enfants; prétendre la
supériorité de peuples sur d’autres par un ethnocentrisme
quasi naturel ou concevoir la mondialisation avec
égalité entre
peuples; enseigner des vérités ou bien intégrer
une
information; envoyer un messager ou communiquer en temps réel;
se
battre en duel ou écouter l’autre; l’honneur ou
l’échange;
la cause ou le raisonnement objectif etc.
Ce
serait aussi une langue chargée de métaphores rurales,
comme l’étaient les sociétés : le troupeau et le
pasteur, mettre la charrue avant les bœufs, tant va la cruche à
l’eau, là où le
bât blesse, ne pouvoir être au four et au moulin etc. etc.
Il se
trouve qu’une langue courante de notre temps se développe,
notamment dans la spontanéité des échanges entre
amis, même s’ils
restent sous la pression de cette interrogation : est-ce que ça
peut
se dire en français ?
Une
langue s’affranchit aussi dans les milieux scientifiques, industriels,
publicitaires, langue qui n’hésite pas inventer en cas de
besoin, même si souvent
elle ne fait que coller à l’anglais.
Une langue surtout est en
train de naître à travers le courrier électronique,
une langue rapide et créative, comme libérée, qui
se place au plus
près de nommer notre monde, nos vies ou nos pensées. Qui
ne
s’embarrasse ni de formes archaïques, ni de
références rurales. Qui, d’une certaine façon, est
sortie de la culpabilité.
On
doit constater hélas que l'écrit des livres
imprimés reste souvent une langue proche de celle du
17ème siècle, la quasi totalité des romans
d’aujourd’hui sont par exemple écrits au
passé simple, alors qu’il est presque impossible de l’utiliser
pour
raconter à des amis sa dernière aventure : je courus,
elle
me vit, nous tombâmes amoureux !
Cependant,
mettre en cause cette langue du passé est
considéré comme
un péché très grave par une sorte de
cléricature, ainsi que Philippe Sollers la nomme justement,
gardienne du temple de plus en plus repliée sur une
défense de la langue au seul sens de
conservation.
Pourtant
l’urgence n’est pas de conserver cette langue qui ainsi se
«réduirait» et bientôt ne servirait plus
qu’à vilipender le monde présent, par incapacité
à le décrire. Qui surtout s’acheminerait vers un statut
de langue classique, à la manière de l’arabe classique,
par rapport a la langue courante.
L’urgence
de l’écrivain, aujourd’hui, c’est d’accroître le possible
de
la langue, c’est de la faire accoucher de concepts qui poussent notre
pensée
à la lecture du monde. C’est de la rendre capable de raconter
notre
temps autant que de l’inventer.
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