| Textes en revue | ||
| La danse du corps tout entier La réalité toujours en manque de la littérature Littérature silencieuse L’aventure de l’autre | ||
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Pourquoi toi? in Souvenir de Cadillac (1) Joerg Huber, éditions Filigrane En
fait, on était venu me prévenir que je ne te reverrais
pas. « Il » n'était plus, c'était
un accident. Disparu, à jamais.Quand
la porte s'est ouverte, elle, moi, Claire, je me suis dressée
sur mes deux jambes pour crier: Je m'appelle Claire Ardeen,
c’est moi !
Au
début, en mon for intérieur, pleurer comme une chienne
blessée qui hurle à la mort tout le long d'une nuit
sans fin. Ne reverrais plus mon enfant, parti pour toujours. Pourquoi
lui? Soi-disant montés me proposer de changer de chambre, j'ai dit non. Vous êtes têtue, venus me le dire, tous ceux de la maison. Et même la directrice. Elle aussi me répéter qu'avant je me trouvais trop loin de l'ascenseur, pas assez proche de la salle à manger ni près de l’accueil des visiteurs. Avant je t'attendais tout le temps, je n'ai cessé de t'attendre toujours. Maintenant je te parle toute la journée. Pourquoi toi? Tant de gens à qui cela pourrait arriver de mourir. Tant de gens à qui c'est arrivé en effet. Tant qui meurent à chaque seconde. La dernière fois je t’avais dit: Fais attention à toi quand même, prends soin de toi, il faut s'occuper de soi tu sais... Aujourd'hui j'ai traversé la grande allée du parc exactement à la manière dont j'avais franchi, un jour d’enfance, la route principale de mon village, sans regarder ni à droite ni à gauche. Les souvenirs m'accablent trop. Toi au concours d'athlétisme de fin d’année qui te faufilais parmi les grands en plein lancer de poids. J'avais vu le poids te tomber pas loin de la tête. Ensuite, quand je t’avais serré sur moi, tu m'avais mordu le bras jusqu’au sang. Sûrement en rêve, je t'ai vu qui passais dans la rue à moto, avec casque et grosses lunettes, une nouvelle moto plus puissante... Tu es passé sans t'arrêter, tu m'as fait un signe gentil, oui mais tu ne t'es pas arrêté... Tu étais pressé, tu allais à un rendez-vous urgent, sinon pourquoi ne pas t’arrêter me parler, continuer encore, ensemble, moi aussi je vais mourir... Même plus se poser la question si je t'appelle ou si je t'attends, qu'est-ce que cela changerait? Le téléphone que j’éteins maintenant la nuit. Risque plus que tu appelles, encore qu'on ne sait jamais. Parfois je le laisse en marche, espérant naïvement... J'aimais tant parler avec toi, bon je sais, parfois je t'énervais avec mes obsessions comme tu disais... Toi de ta voix canaille qui me disais que j'étais la personne que tu connaissais depuis le plus longtemps dans la vie. Tout ça pour dire que tu m'aimais. Ici, les gens de la maison me rabâchent qu’il ne faut pas ressasser du matin au soir. Vrai que quand je marche dans les allées, si je pense à toi trop fort, je perds l'équilibre, je chancelle soudain, comme si mon corps allait tomber d'un coup. Cette nuit je me suis levée tôt, c'est idiot se lever tôt la nuit, en plus que ce n'était pas le matin. Me suis levée regarder par la fenêtre. Tu le sais bien que je ne suis pas contente de cette chambre en bout de bâtiment. Qu'est-ce que ça me donne la vue sur le parc? La conversation avec les nuages, les dialogues avec les corbeaux, voir les pommes mûrir puis tomber? Dans les rues du parc, il y a toujours un taré ou une vieille folle qui viennent me serrer la main d'un air apitoyé, larme à l'œil, comme si j'étais morte... Ce matin, sans doute je pensais trop à toi, je sors de ma chambre pour faire plaisir à la petite de service, sortir un peu avec ce beau soleil, et là, je me cogne violemment la tête côté droit de l'embrasure de la porte, pourtant toute grande ouverte... (1)
ouvrage édité à l'occasion de l'exposition de
Joerg Huber au château de Cadillac du 18/9 au 17/10/2004 | ||
Passage d’encres 5 (mai 97) (...) La pensée géocentrique, la Terre comme centre du monde, place l'individu en position de centre, mais aussi de planète fixe, autour de qui les autres tourneraient. Tandis que la pensée héliocentrique, la Terre tourne autour du Soleil qui lui-même..., appliquée à l'individu humain le place dans une autre perspective historique. Car elle implique qu'il n'est plus un centre autour de qui les autres tournent mais une unité qui se trouve en mouvement avec les autres. Il est celui qui se déplace dans un grand espace peuplé où il peut rencontrer, croiser et connaître un certain nombre de ses congénères. Il n'a plus forcèment à graduer l'importance des autres à la mesure de leur proximité ou de leur éloignement par rapport à lui
On dit souvent que l’exclusion de l’autre se fonde
sur une incapacité à accepter la différence.
(...)
Parmi les territoires à découvrir,
outre selon moi le territoire mental, il nous «reste»
par-dessus tout celui qui nous sépare de l’autre, et des autres.
(...) Le second territoire à découvrir,
c’est le territoire mental. | ||
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Littérature silencieuse Libération (n°4204 du 24.11.94) Qu'il
est réconfortant pour un écrivain de France d'entendre
Salman
Rushdie rappeler qu'il est impossible de créer une oeuvre d'art
dans
la révérence et la soumission aux valeurs dominantes.
Expliquant
ainsi que la pratique de l'écriture est dangereuse... dans le
monde
musulman, car par définition le romancier se moque et ironise!
Bien sûr, personne n'aurait l'idée de transposer cette affirmation dans notre monde non musulman. Ecrire n'y est pas dangereux, chacun sait que la police ne viendra pas vous arrêter au réveil, du moins pas en raison de votre écriture. (...) Cependant, n'est-ce pas un peu inquiétant que la littérature ne soit plus dangereuse du tout, au point de paraitre inexistante? Ou encore, n'est-ce pas inquiétant que les pouvoirs de toutes sortes ne risquent plus la contradiction de la littérature, "par nature irrespectueuse" comme dit Rushdie? Car comment expliquer qu'il y ait dans le monde musulman des foules rageuses, n'ayant pas lu le livre de Rushdie, qui manifestent pour en interdire la diffusion, je veux dire comment expliquer que cela n'arrive pas ici? Non, ici il y a des foules d'auteurs, artistes et partisans de la liberté -pour la plupart n'ayant pas lu ce livre difficile- qui s'expriment pour soutenir (ce que j'approuve) Les Versets sataniques (que j'ai beaucoup aimé). Plus précisément, comment expliquer qu'ici il n'y ait pas de grands débats portés par un livre de littérature? Si l'on admet que le monde musulman est traversé par un conflit opposant obscurantisme et progressisme, faudrait-il penser que il n'y en a pas de tel en Europe? Qu'en somme ici seuls seraient possibles des débats parcellaires, donc le chômage, le sida, les banlieues, la mort de sa mère, l'importance de la mémoire, et le passé toujours, celui des hommes ou des affaires. Pourtant il doit en exister des débats de fond potentiels. Il suffirait d'entendre ceux qui clament: Comment ça va notre existence d'humain, comment va notre pensée? Avançons cette hypothèse selon laquelle, sous des allures discrètes et en des termes moins abrupts, un débat identique à celui du monde musulman nous traverserait nous aussi. Un débat sous-jacent, profond et vaste, qui par exemple opposerait selon des lignes de fracture inédites modernité et passéité. (...) | ||
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| Il y a toujours un argument auquel on doit faire face lorsqu’on débat de littérature contemporaine, celui selon lequel il ne se passerait plus rien. Pourtant c’est sûrement faux, car en toute probabilité il doit se passer quelque chose, et vraisemblablement plus que jamais. En particulier si l’on intègre l’accroissement général des activités et des performances, ou bien encore l’évolution des préoccupations et le développement des singularités. Doit-on aller jusqu'à affirmer que la littérature vivante serait partiellement censurée, et ceci comme à chaque époque ? Pour qu’il se passe quelque chose, il est nécessaire en effet que quelque chose de nouveau soit considéré. Or l’institution en place tend à se représenter par avance ce qu’il faudrait créer : elle possède naturellement ses propres standards littéraires. Par conséquent, quand une écriture nouvelle survient, le plus probable est qu’elle ne corresponde pas à ce qui était attendu. On dit alors : c’est obscur, ça n’en est pas... Ceci pour rappeler que la littérature vivante est rarement bien acceptée par ses contemporains. Paradoxalement l’on voudrait pourtant que la littérature vivante ressemble à celle du passé, sans tenir compte du fait que cette dernière a pareillement affronté «ses» conservatismes. Et d’un autre côté qu’elle soit convenable, sans excès, c’est à dire respectueuse des codes en vigueur. (...) Pour moi la langue est une source de libertés autant que de possibilités. C’est pourquoi je perçois que la langue ne s’appauvrit pas comme certains ont pris plaisir à le dire. Bien sûr qu’elle perd des traces du passé mais s’enrichit bien davantage des signes d’aujourd’hui, des modes d’être et de penser actuels. Cette langue est en mouvance constante, sans doute plus que jamais, parce que sa fonction se modifie également. De la transmission de l’autorité à la communication, de l’expression de rites comminatoires à celles de logiques objectives, etc. (...) Je n’ai fait qu’essayer de démontrer la nécessité de l’existence des auteurs, en tout cas la probabilité assez forte de leur existence aujourd’hui. Simplement parce que l’Histoire n’est pas finie, ni les histoires bien entendu. Et sûrement parce que la planète Terre est constamment en mouvement, et que nous, les humains, par le même temps, sommes en mouvement accéléré. | ||
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La métaphore de la pensée légère par la danse, toujours ce souvenir de lecture de Nieztsche me revient. Donc la pensée qui se ferait légère, à l’image de la danse. A l’opposé des pas lourds, une pensée qui se développerait aisément, fonctionnerait dans la facilité, en pas de danse coulés, graciles, aériens… Comme pour énoncer la liberté du «ni coincé ni bloqué», la souplesse de la non contrainte et du non conventionnel. Et ainsi amorcer le mouvement qui conduit à la création. Le mot léger devant alors faire oublier son côté manque de poids quand il s’agit de savoir si ça a du sens ! Car cela peut en avoir, mais aussi en manquer.
Le fameux rejet du sens, tout comme l’affirmation à tous vents
du "vide de sens", fait partie en danse comme ailleurs d’un
volontarisme étonnant. Dès lors j’ai cette curiosité de
savoir où se cache le sens, autant que j’aimerais qu’il se cache
mieux parfois. Plus précisément j’ai envie de
savoir ce qui fonde le spectacle. Fonction qui semblait être
tenue à une époque par l’ancien livret. Je me demande
d’ailleurs s’il n’y a pas le plus souvent une sorte de nouveau livret
qu’on ne donne pas à lire au spectateur. C’est toutefois la mise en avant de
l’expression
globalisante du corps qui entraîne l’idée du spectacle de
danse
moderne et en assure l'originalité. Spectacle complet, total. A
la
manière de l’opéra. Une œuvre. Etant admis la primauté de la geste du
corps et des corps, sur quoi s’appuyer par ailleurs? Une voie répandue semble opter pour le
corps physique, en opposition au pensé, encore appelé le
corps profond, de l’intérieur, d’on ne sait où en
vérité («les tripes» contre le rationnel, le
spontané contre le cerveau). Une voie que je ressens souvent
hystérique, animale, voire brutale, régressive.
Et pourquoi pas, inversement, la danse
légère comme la pensée? Danser comme on penserait,
librement, joyeusement, fastueusement, princièrement?
Si le corps est un, se vit un, voilà
qu’il danse et qu’il pense d’un même mouvement. Ouvrant cependant
au moins deux hypothèses morales : | ||
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écrire à jean pierre ceton |