Les voyageurs modèles (roman) aux éditions
Comp'Act(chapitres 1 et 11 /33) suivi de la 4eme de couverture de Mathieu Bénézet -1-
Les années
mil-neuf-cent-soixante-dix-huit
/ quatre-vingt avaient été pour moi et mes amis des
années rudes, marquées par l’absence d’espoir. Seule une
musique éruptive, jusqu'à en être inaudible,
semblait
pouvoir nous réconcilier avec l’idée de vivre sur Terre.
Elle chantait pourtant le non-futur.Le monde dans lequel nous devions vivre paraissait impitoyable en ce qu’il ne nous laissait pas de place. De fait, il niait notre propre existence puisqu’il fonctionnait sans nous. D’où une impression d’impuissance, pesante comme un couvercle qui nous servait cependant de casquette. Le sentiment de dureté
était si présent que je me lançais
régulièrement dans de longues errances à travers
la ville, ne sachant parfois ni où aller ni quel circuit
décider, sauf à relier dans ma tête en un texte
continu les différentes inscriptions que j’apercevais sur les
murs. Des amis professeurs ou artistes
annonçaient à qui voulait les entendre qu’ils allaient
s’exiler. Partir de ce pays si rien ne changeait dans les deux ans
à venir. Sans préciser où ils iraient, ni s’il y
avait un pays qui leur conviendrait. Au moins jouissaient-ils de la
liberté d’envisager cette possibilité. Et en effet des amis partaient, par exemple observer d’autres cultures, tandis que moi j’éprouvais l’urgence de comprendre qui nous étions, d’où nous venions, ce que signifiaient nos rites et nos coutumes. Je ressentais la nécessité de nous étudier nous-mêmes, comme les ethnologues le faisaient pour d’autres peuples... Pour expliquer les difficultés de
l’époque, « on » nous avait fait le coup de la
crise. Tout venait des fichus « chocs » pétroliers,
conséquences d’un changement de rapport de forces entre pays
producteurs et consommateurs de cet or noir, dont le prix allait
finalement passer d’un niveau dérisoire à un prix bon
marché. Il y a longtemps que je ne peux plus
supporter chez un politicien qu’il entonne le cri de « avec la
crise…en ces temps difficiles… » Je l’ai toujours entendu, depuis
que je suis tout petit, il y aura plus de quarante ans au moment
où j’écris. J’aime bien cette césure que
représentent les années cinquante. Qu’il y ait un «
avant cinquante » et un « après cinquante »
est une façon essentielle de le couper en deux, ce 20ème
siècle. Et pas seulement parce qu’en deux moitiés
égales. Je préfère la seconde partie de ce siècle, d’ailleurs avec les années cinquante le monde a changé. La cruauté a continué d’exister, mais elle est passée dans l’ordre de la connaissance. Les guerres de destruction massive se sont poursuivies, mais les peuples ont commencé à s’en détourner. Pour la première fois peut-être, ils sont parvenus à faire cesser une guerre, celle du Viêt-nam, qui a causé la mort de plus de trois millions de personnes, et dont les images terrifient chaque fois davantage avec le recul des années. Qui imaginerait aujourd’hui fuir son existence
douillette de peuples riches pour aller combattre tel un fauve
préhistorique un ennemi de surcroît identique à
soi-même, car généralement voisin, comme mes
grands-parents et arrières en quatorze / dix-huit, sans que
j’arrive à comprendre pourquoi ils y sont allés
plutôt que de rester terrés dans leurs forêts. Au
mieux pourquoi ils n’ont pas soutenu Jean Jaurès qui
défendait la paix? Mais en quatorze / dix-huit, l’enjeu
n’était pas celui-ci, l’embrigadement de ces peuples de paysans
est suspect, non cette guerre quatorze pour moi est vraiment
incompréhensible... Les années cinquante, ce sera heureusement le temps de la réconciliation en Europe, tandis qu’avec les années soixante, viendra celui de l’éducation généralisée, des salles de bains toilettes, des machines à laver et des réfrigérateurs, et puis des voitures et des téléphones que tout le monde pourrait « se payer », d’abord en s’inscrivant sur des listes d’attente interminables, et puis ensuite, comme ça, du jour au lendemain. Rien cependant de l’Histoire ne suit un cours régulier. Le mouvement cyclique semble en être la loi, étant entendu qu’un cycle s’intègre toujours dans un autre, sans qu’on sache vraiment lequel est le plus déterminant. Pour moi le cycle qui domine à partir des années soixante, c’est celui qui nous sort de la merde. Ou, plus joliment dit, qui nous amène à un début de libération des corps et des cerveaux. Pour les corps, à part les salles de bains et le développement médicalisé de l’hygiène, il y aura le raccourcissement des jupes des filles qui ira de pair avec la légalisation de la contraception, mais aussi avec la fin du tabou de la virginité. Il faudrait dire le début de la fin de l’interdit sur la sexualité. La libération des cerveaux s’entamera
elle avec le fameux conflit entre générations. Pas
forcément un conflit ouvert, pas toujours. Les enfants se
révoltent contre leurs parents, et puisque les jeunes se
libèrent, les plus vieux résistent, donc les jeunes
s’opposent aux vieux, disons aux anciens… C’est toujours vrai. En réalité, ce conflit ne se
réglera pas du tout pour moi, malgré la mort de mon
père, puisque je resterai marqué par la question :
faut-il suivre ce qui s’est toujours fait, ou bien au contraire faut-il
se mettre à tout inventer ? (...) | |||
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C’est dans ces
années-là que se situe ma rencontre avec Yoshiko, devenue
plus tard amie de Louise, que j’appellerai parfois Yoshi-Yoshiko.
Dès nos premiers échanges nous avions eu cette
possibilité de nous parler librement. Sans
doute m’avait-elle fait une petite observation sur les
difficultés de la communication en référence
à un mémoire qu’elle rédigeait sur les
années soixante, particulièrement sur le thème de
l’incommunicabilité au cinéma. Avec le recul, je ne sais si dans les films de
monsieur Ingmar Bergman, par exemple, l’incommunicabilité
provient de l’incapacité de la personne à
s’extérioriser ou bien de la difficulté à
rencontrer des personnes qui l’écouteraient... La
stratégie d’écoute n’étant pas plus
répandue sous influence protestante que catholique, on peut
privilégier cette dernière hypothèse. A Yoshi-Yoshiko, souvent je le dirai, qu’être libre et fort dans une relation c’est être capable d’entendre ce que l’autre vit et souhaite, et par suite de le comprendre. C’est se représenter ce que l’autre exprime et ressent comme si c’était de soi pour soi, donc l’écouter pour intégrer son dire au même titre que le sien propre. Finalement, un soir, je lui avais dit d’une voix de confidence, que je croyais que les humains n’étaient pas naturellement communiquants, et que pour cette raison on était au tout début de la communication entre les humains. J’avais ajouté que selon moi c’était une expérience qui irait loin, celle de la communication. Jusqu’à l’exploration progressive de ce territoire qui nous sépare des autres. Depuis la reconnaissance de cet espace, jusqu’à sa pratique courante : l’habitude de la communication. Yoshiko avait gardé le silence un temps,
avant
de me reprocher de toujours utiliser le « on », tout comme
Marèna me l’avait déjà reproché. Finalement, Yoshi-Yoshiko m’avait d’abord dit que non, elle ne pouvait pas partager mon point de vue. Et j’avais senti que ç’avait été là un point de séparation. Plus tard, je lui apporterai un texte que je
venais d’écrire : «Il faudra bien s’en remettre»… Ayant insisté pour qu’elle m’en dise davantage, m’explique ce qu’elle voulait signifier, elle avait assuré qu’elle m’en parlerait une autre fois, que sans doute elle avait besoin de le relire. Moi-même je l’avais relu, tout juste rentré chez moi, et avait d’ailleurs opéré différents ajouts, suppressions et corrections. Ensuite je l’avais lu au cours d’une soirée entre amis. «Il faudra s’en remettre de cette
époque où l’on expliquait tout par l’intervention
d’instances supérieures. Quand nous, les humains,
n’étions que dominés par des volontés
extérieures, quand rien n’était au hasard puisque dans la
lignée d’un projet, quand tout ce qui se faisait ne
l’était que parce que c’était voulu. Au point que les
événements, même les plus indépendants,
étaient considérées a priori comme liés et
reliés. « Il faudra s‘en remettre, tout comme on
s’est remis de ce que les rêves sont le fait de nos désirs
et de nos angoisses, ou bien de nos pensées et des
événements de notre vie…. Ce qu’avait dit le frère de Louise:
alors on
ne pourrait même plus se dire : croiser les doigts, toucher
du
bois, chercher de l’argent dans sa poche quand le coucou chante, se
réjouir d’avoir marché dans la merde du pied gauche plus
que si ç’avait été du droit ? Non, j’ajoutais, on ne peut plus compter là-dessus… En revanche, tu sais, on pourra, par exemple, prononcer à loisir le mot lapin sur un bateau voguant en pleine mer et, si on y tient, ouvrir librement un parapluie à l’intérieur d’une maison, regarder sans angoisse un corbeau vous couper la route, et même passer tranquillement sous une échelle, à condition bien sûr qu’elle ne risque pas de vous choir sur la tête... Oui, on pourra, continuais-je, tout en gardant
sa sérénité et sa bonne humeur, voir surgir une
araignée le matin sans penser « signe de chagrin »… Vraiment incroyable, elle disait Yoshiko, tout comme moi je répétais ce « incroyable », tant je percevais que ce qu’il y avait de commun, à défaut du sens accordé, c’était le fait d’attacher une signification à l’apparition d’une araignée qui d’ailleurs, il faut le constater, se font plutôt rares dans nos châteaux modernes… Mais alors, avait lancé Yoshiko, alors on peut être libre ?Oui j’avais dit, non sans ressentir quelques tangages affecter mon cerveau principal. (...) | |||
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Extraits lus par Garance Clavel et l'auteur, enregistrés
au Chai de l'Abbaye rue de Buci Paris 6ème le 29 avril
2002,
réalisation Jacques Taroni, 1ère diffusion France Culture, mardi 07/05/02, 21h40 Entretien avec Alain Veinstein, Du jour au lendemain, France Culture, samedi 4 mai 2002, 00h05 Présentation publique à la librairie L'Arbre à Lettres 14 rue Boulard Paris 14ème le 11 avril 2002 | |||
4ème de couverture « Nous les humains et les humaines nous situons très en deçà du scénario que nous sommes en train d’écrire. Plus précisément le scénario qu’on persiste à suivre est franchement mal scénarisé, à défaut d’être anachronique. » Comme dans les anciens romans, au début, on croirait presque un monologue. L’homme seul parle, puis sa parole se divise, bifurque, étrangement entée à la parole de l’autre, des autres. Et voici que sous vos yeux, lectrice, lecteur, se forme, littéralement, le roman : vous assistez à sa naissance. Un peu comme dans Le roman de la rose entre la partie écrite par Guillaume de Lorris et celle de Jean de Meung, pourquoi je parlais de romans anciens. Ainsi, Jean Pierre
Ceton attrape-t-il la modernité où nous sommes, et on
pourrait dire qu’il nous la donne à lire. Car, inventant
réalistement une nouvelle forme de roman il nous pose cette
question : Aimez-vous votre époque ? Mathieu Bénézet | |||